Retour  la naissance de Yoko Tsuno

 
1 - Le Trio de l'étrange

2 - L'Orgue du diable
 
3 - La Forge de Vulcain
 
4 - Aventures électroniques
 
5 - Message pour l'éternité
 
6 - Les Trois soleils de Vinéa
 
7 - La Frontière de la vie
 
8 - Les Titans
 
9 - La Fille du vent
 
10 - La Lumière d'Ixo
 
11 - La Spirale du temps
 
12 - La Proie et l'ombre
 
13 - Les Archanges de Vinéa
 
14 - Le Feu de Wotan
 
15 - Le Canon de Kra
 
16 - Le Dragon de Hong Kong
 
17 - Le Matin du monde
 
18 - Les Exilés de Kifa
 
19 - L'Or du Rhin
 
20 - L'Astrologue de Bruges
 
21 - La Porte des âmes
 

Couverture de l'album

Roger Leloup se tourne ensuite vers une histoire d'alchimiste à Venise, depuis longtemps dans ses projets. La localisation va changer : c'est Bruges, la Venise du Nord, qui servira de décor.

"— Je me suis dit que la situation initiale serait difficile à rendre, avoue-t-il. Il aurait fallu aller vivre là-bas, déterminer les bâtiments encore d'époque et ceux qui ont été modifiés. Il m'était beaucoup plus facile de transposer cela près de chez moi, puisque j'avais Bruges sous la main. J'avais l'occasion d'y réaliser toutes les photos nécessaires et je disposais de nombreux ouvrages anciens pour comparer l'évolution des sites. En vieillissant, on devient moins mobile et plus attaché à son univers habituel. Je suis allé en Chine et à Bali, mais je n'aurais pas aimé tomber malade là-bas et les longs voyages deviennent fatigants. J'ai la chance d'avoir la faculté d'inventer complètement mes décors pour Vinéa et de les recomposer parfois sur base de documents pour certaines aventures terrestres, mais, quand c'est possible, j'apprécie d'avoir le site sous les yeux en le dessinant. L'imaginaire travaille différemment selon qu'on se base sur des photos ou qu'on a les lieux devant soi... J'étais pris par le charme de Bruges depuis près de quarante ans. J'y avais été pour la première fois vers 1954-55 afin de dessiner pour Hergé la grille du Musée Gruuthuyse, dont il voulait se faire forger une réplique pour sa maison de Céroux-Mousty. La ville était grise et sale. Puis, tout à coup, il s'est mis à neiger et le décor est devenu féerique. On se serait cru dans un Bruegel. S'il y a une ville où j'aimerais habiter, c'est là. Lorsque je l'ai revue pour la préparation de mon récit, j'ai été stupéfait de voir la qualité de la restauration de la cité. Il y avait du soleil, les pierres chantaient, c'était gai et tout en délicates teintes d'aquarelle, un cadeau fabuleux pour un coloriste."

 
L'alchimiste devient un astrologue, car la sensibilité de l'auteur perçoit autour de lui une réticence à l'égard de cette ancienne profession qui sent un peu le soufre. Même si le "diable" se révélera en quelque sorte de la partie, il serait imprudent d'étaler aussi ouvertement cette carte. Par ailleurs, son épouse venait de lire un roman à succès de Coelho intitulé L'Alchimiste et il ne voulait pas donner l'impression de marcher sur les brisées de cet auteur.

La définition exacte du personnage a peu d'importance, car les savants de l'époque mêlaient souvent un peu de tout, astrologie, alchimie, etc. Le propos n'est d'ailleurs pas d'évoquer la pierre philosophale ni les recherches purement ésotériques, mais de rappeler un des plus grands fléaux des siècles passés. Même si nous disposons des moyens pour lutter contre les épidémies, une réapparition de certaines calamités jadis meurtrières sèmerait la panique.


"— J'ai imaginé cette histoire à une époque où l'on parlait du retour de grandes maladies que l'on croyait avoir éradiquées grâce au progrès. J'ai souhaité utiliser cette peur comme base d'un récit. La peste est quelque chose de terrifiant, une menace cachée dans notre passé et dont nous espérons bien être débarrassés. Il se fait que deux épidémies de ce mal ont frappé Bruges, au XIVe siècle, puis à la fin du XVIe. Après une longue phase de documentation et de réflexion, j'ai choisi la Renaissance pour situer mon récit, au début du déclin de la ville et des guerres de Religion. C'était une période très marquée par le diable. On y disait des incantations et des messes noires, on le voyait partout. A un point tel que cela devenait caricatural et que l'Eglise a dû réagir pour lui redonner son aspect effrayant. Cette recherche de contact avec le Malin semble être profondément ancrée dans la nature humaine. Moi-même, j'ai fait très longtemps un rêve où j'étais le seul à savoir où j'avais caché quelque chose et où j'avais peur qu'on le découvre... C'était très curieux cette sensation d'angoisse latente. J'en arrivais à me demander ce que j'avais réellement pu faire pour provoquer cette obsession. Je crois que le diable est en nous. Nous le créons par notre négativisme. Au Moyen Age, il était partout. On le rendait responsable de tout ce qui ne tournait pas rond. C'est un peu facile. Le diable, c'est le côté malsain de l'Homme, notre Mister Hyde, le côté noir de la force."

La rue de l'âne aveugle à Bruges.
 

Publié du 20 avril au 7 septembre 1994, dans les numéros 2923 à 2943 de SPIROU, L'Astrologue de Bruges sera donc une recherche dans le temps. L'occasion de montrer la vieille cité à deux époques bien distinctes et de jouer sur un certain nombre de paradoxes temporels, dont le souvenir de la présence de Monya et de Yoko au seizième siècle sur une toile d'époque. Leloup va faire revivre de manière fascinante la vieille cité à la fin de sa période d'opulence.

"— Je ne suis pas un historien, mais il ne faut pas pour autant trahir l'Histoire. Je me suis appuyé sur un plan dessiné en 1562 par Marcus Gerards pour guider les déplacements de Yoko dans la ville. Sur base de photos et de croquis pris personnellement, de livres historiques et de catalogues de musées, j'ai extrapolé pour mêler le certain au probable. J'ai pris à Hergé son plus gros défaut : la maniaquerie. Mais également le fait de croire au personnage et au décor où il se déplace. C'est ce souci de précision dans la fiction qui fait que le lecteur peut y croire aussi."

La jeune Rosée est cette fois du voyage et une nouvelle amie, Mieke, se joint au petit groupe, à la plus grande satisfaction de l'esseulé Pol Pitron. Les personnages s'humanisent et laissent émerger leurs sentiments dès que s'apaise le flux de l'aventure. Mais qu'on ne s'attende pas à voir l'auteur dévoiler les secrets de leur intimité !

"— Il est très difficile de donner une vie sentimentale à un personnage de BD, remarque-t-il. L'amour est quelque chose de trop intérieur pour se traduire en dessin. J'évite même d'évoquer les rêves de mes personnages. Hergé et Martin faisaient cela parfois, mais je n'aime pas tellement cette digression. Je trouve que ça fait messager qui vient de l'au-delà et mes scénarii sont trop denses par rapport au nombre de planches disponibles pour que j'aie la possibilité de cet entracte dans la réalité. L'histoire de Bruges est tellement riche en légendes et en épisodes merveilleux que j'ai dû me priver de nombreux temps forts. J'avais de la matière pour deux albums..."

Comme dans les grands films classiques de sa jeunesse, le mot “fin” apparaît généralement lorsque le propos risque de devenir trop tendre. Ses personnages ont droit à leur vie personnelle derrière les images, mais l'auteur n'entend pas révéler les secrets de leur intimité. Il n'en a guère le temps, du reste, car les idées d'aventures nouvelles se bousculent dans son esprit et construisent des cycles dans l'œuvre générale.