Retour à la naissance de Yoko Tsuno

 
1 - Le Trio de l'étrange

2 - L'Orgue du diable
 
3 - La Forge de Vulcain
 
4 - Aventures électroniques
 
5 - Message pour l'éternité
 
6 - Les Trois soleils de Vinéa
 
7 - La Frontière de la vie
 
8 - Les Titans
 
9 - La Fille du vent
 
10 - La Lumière d'Ixo
 
11 - La Spirale du temps
 
12 - La Proie et l'ombre
 
13 - Les Archanges de Vinéa
 
14 - Le Feu de Wotan
 
15 - Le Canon de Kra
 
16 - Le Dragon de Hong Kong
 
17 - Le Matin du monde
 
18 - Les Exilés de Kifa
 
19 - L'Or du Rhin
 
20 - L'Astrologue de Bruges
 
21 - La Porte des âmes
 

Couverture du second spirou en 1984

"— Les Canons de Navarone reposent sur un fond historique et l'existence de nombreuses batteries équipées de gros calibres par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale pour interdire l'accès aux côtes occupées. Les Japonais en ont également utilisé. Pour moi, la pièce a moins d'importance que ce qu'elle tire. Je me suis dit que si on lançait un obus avec des résidus radioactifs, ce serait une arme effrayante. D'ailleurs, on prétend qu'il y a eu des essais de tirs nucléaires en Amérique du Sud. Je me suis inspiré des canons de Corregidor pour composer une pièce montée sur rail qui peut tirer d'un côté ou de l'autre de l'isthme de Kra. J'ai vu le site d'avion lorsque je me suis rendu en Indonésie, c'est plausible, car cette bande de terre est très étroite."

Là aussi, le scénario est parfaitement monté, sans le moindre temps mort : Yoko se livre à une véritable opération de commando. Cette perfection dans le déroulement de l'action a toutefois son revers : on imaginerait presque aussi facilement un homme dans le rôle principal. Leloup le sent du reste, plus ou moins consciemment, et il invite son héroïne à conclure par une touche plus personnelle : “Je me vois très bien berçant ma petite fille...”
 

La sensibilité d'un auteur est toujours marquée par les réactions du public. Le succès de l'album n'est pas tout à ses yeux. S'il sent son lecteur trop apathique, admettant comme un simple dû ce qui lui a demandé tant d'efforts, il s'interroge sur l'évolution à adopter pour ses personnages afin de surprendre à nouveau le public.
La programmation accélérée des deux dernières aventures de Yoko dans l'hebdomadaire — en quatre semaines chaque fois pour près de dix-huit mois de labeur ! — influence certainement cet accueil plus froid. Comment se passionner pour un si court suspense où bon nombre d'effets de chute sont neutralisés par la présentation de onze planches d'un coup? L'auteur va se battre pour revenir à un rythme de présentation mettant mieux en valeur les diverses séquences de l'aventure, mais il va aussi revoir ses thèmes et écarter pour un temps la stricte technique, la limiter tout au moins et intensifier les personnages secondaires afin de revenir vers des intrigues plus humaines, teintées d'émotion plutôt que de rebondissements frénétiques.

 

"— Je suis heureux que Yoko soit connue et appréciée, confie-t-il. J'y ai mis tout mon cœur pour qu'il en soit ainsi et j'ai surtout le privilège de lui avoir offert un très gros pourcentage de lectrices, qui s'est amplifié au fil des albums. Le courrier que je reçois émane pour les deux tiers de filles, et les lecteurs de Yoko sont certainement pour moitié des filles..."

Cet équilibre rare dans la bande dessinée classique impose de conserver le caractère et la personnalité de l'héroïne. Entre l'auteur et sa fille de papier, un véritable dialogue s'est ouvert. Lorsque Leloup évoque sa porte-parole, on jurerait presque qu'elle vit réellement dans son foyer et qu'il vient juste de la quitter pour recevoir un visiteur. C'est un phénomène propre aux grands mythes réussis. Un créateur tâtonne d'abord pour composer un personnage. Au début, la forme est floue, fantomatique presque, et le narrateur s'imagine encore dominer l'existence du héros. Il le confronte à des thèmes et des situations dont il rêve, mais la créature conquiert graduellement son autonomie. Elle lui échappe tout en devenant une amie fidèle. Elle prend corps et personnalité, impose des directions et des développements précis. L'auteur vit en osmose avec sa fiction et le fruit de son subconscient évolue vers une réalité qui dirige son travail. Un père ne peut rien refuser à sa fille.